1H59 AU MARATHON - QUE NOUS RESTE-T-IL A REVER ?

Le 26 avril 2026, le marathon de Londres a changé l'histoire du running. Pour la première fois en compétition officielle, deux hommes ont passé sous la barre des deux heures. Sabastian Sawe, Yomif Kejelcha, Jacob Kiplimo : trois performances inédites, une seule course. Mais au-delà des chronos, que restera-t-il vraiment de ce jour ? Quel impact sur le running, sur les marques, sur nos rêves de coureurs ? Deux mois après, voici notre analyse.

ARTICLE

On Your Marks

6/18/202615 min read

INTRODUCTION

2 mois ! J'ai tenu à attendre environ 2 mois avant de traiter le sujet pour laisser le temps de la réflexion. Tous les médias se sont évidemment jetés dessus, tout ce qu'on a pu dire sur la course en elle-même a été dit. J'avais envie de laisser passer un moment pour voir quel impact aurait cette course. Et deux mois après, après avoir lu, écouté, échangé, questionné, voici mon point de vue sur l'impact qu'aura eu le marathon de Londres sur le running.

Il y a des courses qui marquent une saison. D'autres qui marquent une génération. Et puis il y a celles, beaucoup plus rares, qui redéfinissent complètement les contours d'un sport.

Le marathon de Londres qui s'est tenu le 26 avril 2026 appartient sans aucun doute à cette dernière catégorie.

Pendant des années, la barrière des deux heures a été perçue comme une limite presque mythologique. Un horizon plus qu'un objectif. On s'en est approché, parfois dangereusement, notamment à travers des projets pensés comme des laboratoires à ciel ouvert. On l'a même franchie, mais dans des conditions qui ne permettaient pas d'inscrire cette performance dans l'histoire officielle. Alors la question restait entière : était-ce réellement possible, en course, dans un contexte compétitif, sans artifices hors cadre ?

Dimanche 26 avril 2026, deux coureurs nous ont apporté leur réponse.

Car oui, il n'y a pas qu'un athlète qui est passé sous les deux heures. Mais bien deux. Et comme si cela ne suffisait pas, un troisième a lui aussi fait tomber l'ancien record du monde dans la même course. Un scénario que même les projections les plus optimistes n'osaient pas vraiment envisager.

Mais réduire ce marathon à une simple ligne de résultats serait passer à côté de l'essentiel.

Car ce qui s'est joué à Londres dépasse largement le chrono. C'est une convergence. De talents, de stratégies, de technologies, de densité de niveau et de conditions parfaitement alignées. Un moment où tout ce qui, depuis des années, poussait le marathon vers cette frontière a fini par céder en même temps.

Dans cet article, il ne sera pas question de décortiquer les splits au kilomètre ou de s'attarder sur des données que vous avez déjà vues ailleurs. Mon envie est toute autre.

Qui sont réellement les athlètes qui ont fait tomber cette barrière ? Pourquoi eux, et pourquoi maintenant ? Quel rôle ont joué les innovations, notamment du côté de l'équipement ? Ce scénario était-il aussi improbable qu'il en a l'air ? Et surtout, une fois cette limite franchie, que reste-t-il au marathon ?

PORTRAIT DE SAWE, KEJELCHA ET KIPLIMO 

Avant de parler de barrière, de technologie ou de bascule historique, il faut revenir à l'essentiel : les hommes.

Car derrière ce marathon hors norme, il n'y a pas un exploit isolé, mais trois performances d'un niveau absolument inédit. Trois trajectoires différentes, trois profils, mais un point commun : ils ne sortent pas de nulle part.

Sabastian Sawe est sans doute celui que le grand public connaissait le moins avant ce dimanche. Et pourtant, dans les cercles initiés, son nom circule depuis plusieurs saisons. Formé au Kenya, Sawe s'est d'abord fait remarquer sur le circuit des courses sur route, avec une progression constante et une capacité rare à encaisser des volumes importants sans perte d'efficacité. Encore relativement jeune pour un marathonien d'élite, il représente cette nouvelle génération qui arrive sans forcément passer par les standards classiques de la piste. Son profil ? Un coureur d'économie, capable de maintenir des allures élevées avec une impression de contrôle permanent. À Londres, il ne crée pas une surprise totale : il confirme une trajectoire.

Face à lui, Yomif Kejelcha est un nom bien plus établi. L'Éthiopien s'est d'abord construit sur piste, avec un palmarès impressionnant, notamment sur 5 000 mètres et en cross-country, discipline dont il a été champion du monde. Ancien détenteur du record du monde du mile en salle, Kejelcha fait partie de ces athlètes capables de naviguer entre vitesse pure et endurance de très haut niveau. Sa transition vers la route et le marathon était attendue. Elle est désormais pleinement validée. Ce qu'il a montré à Londres, ce n'est pas seulement une performance : c'est la confirmation qu'un profil issu de la piste, avec une telle base de vitesse, peut repousser les limites du marathon moderne.

Une petite anecdote sur Yomif : c'est l'athlète en moyenne le plus rapide du monde. Je veux dire par là que si on cumule ses temps du 1500 m au marathon, c'est celui dont la somme est la plus faible.

Et puis il y a Jacob Kiplimo. Probablement le nom le plus familier pour ceux qui suivent l'athlétisme de près. Champion du monde de semi-marathon, détenteur du record du monde de la discipline pendant plusieurs années, Kiplimo s'est imposé comme l'un des visages majeurs de la course de fond actuelle. Son profil est encore différent : une capacité exceptionnelle à maintenir des allures très élevées sur des durées longues, avec une aisance qui a souvent marqué les observateurs. Son passage au marathon était scruté. À Londres, il ne passe pas sous les deux heures, mais il réalise quelque chose que l'histoire retiendra tout autant : il améliore l'ancien record du monde dans une course où deux hommes font encore mieux.

Photo : FLORENT GBELIDJI

Trois athlètes. Trois performances hors normes. Et surtout, trois profils qui illustrent parfaitement l'évolution actuelle du marathon : une discipline où les frontières entre piste, route et endurance pure deviennent de plus en plus poreuses, et où la densité de niveau atteint des sommets jamais vus auparavant.

LE RÊVE DES 2H : UNE LONGUE HISTOIRE.

On pourrait s'arrêter là. Regarder les chronos, constater l'exploit, et conclure que ce dimanche à Londres, trois hommes ont simplement été plus forts que les autres.

Mais ce serait passer complètement à côté de ce que représente réellement cette barrière des deux heures.

Parce que le sub-2 n'est pas né dimanche matin sur la ligne de départ. Il n'est même pas né ces dernières années. C'est un projet qui dépasse largement les individus qui l'ont concrétisé.

Il faut voir cette quête comme une course de fond à l'échelle de plusieurs décennies. Depuis les premiers marathons courus en 2h20, puis 2h10, puis 2h05, chaque minute gagnée était une révolution. Chaque palier franchi repoussait un peu plus une limite que beaucoup pensaient infranchissable. À ce niveau-là, gratter 30 secondes, c'était déjà bouleverser l'ordre établi.

Et puis, il y a eu un basculement.

Des projets comme Breaking2, porté par Eliud Kipchoge, ont changé la nature même de la question. On est passé de "est-ce possible ?" à "comment le rendre possible ?". Avec l'INEOS 1:59 Challenge, la barrière a même été franchie, mais dans un cadre pensé comme un laboratoire, hors des standards de la compétition.

La conquête spatiale, photo de l'alunissage des Américains en 1969.

La meilleure analogie, c'est celle de la conquête spatiale. Lorsque les États-Unis ont posé le pied sur la Lune lors d'Apollo 11, ce n'était pas simplement la réussite d'une agence comme la NASA. C'était l'aboutissement d'une rivalité structurelle avec le programme spatial soviétique, d'une accumulation de tentatives, d'échecs, d'innovations, et d'un contexte géopolitique qui rendait cet objectif presque inévitable.

Les Américains ne seraient probablement jamais allés aussi vite, aussi loin, sans l'électrochoc provoqué par les avancées soviétiques.

Le parallèle est évident : Le sub-2 n'est pas ce qui détermine qui est "le meilleur" entre Nike et Adidas. Comme dans la conquête spatiale, l'enjeu réel se joue ailleurs : dans l'influence, dans l'impact, dans la capacité à dominer un écosystème global. Mais ces moments-là, poser un pied sur la Lune, passer sous les deux heures, sont les expressions les plus visibles, les plus émotionnelles, de cette rivalité.

Ce sont des symboles.

Et comme pour la Lune, il serait réducteur de dire que ce succès appartient uniquement à ceux qui étaient sur le devant de la scène ce jour-là. Sans les tentatives précédentes, sans les échecs, sans les pionniers, sans les ingénieurs, sans les entraîneurs, sans les structures, sans les organisations, rien de tout cela n'aurait été possible.

Ce marathon n'est pas seulement la victoire de trois athlètes. Ce n'est même pas seulement celle d'une marque. C'est celle d'un système. D'un demi-siècle de progression collective.

Et c'est aussi pour ça que, paradoxalement, ce moment est à la fois historique… et presque logique.

En 2016, Eliud Kipchoge devenait le premier homme à courir un marathon (non officiel) en moins de 2h.

Même si ces tentatives ont évidemment été très critiquées, elles n'étaient pas des anomalies. Elles étaient des jalons.

Entre-temps, les records officiels ont continué de tomber, jusqu'à s'approcher dangereusement de cette frontière symbolique. Et des athlètes comme Kelvin Kiptum ont encore accéléré le mouvement, en rapprochant le marathon officiel de cette zone longtemps considérée comme inaccessible.

Alors non, ce qui s'est passé à Londres est exceptionnel. Mais c'est loin d'être étonnant.

C'est l'aboutissement d'une convergence.

Une rivalité entre grandes marques comme Nike et Adidas, qui depuis des années investissent massivement pour repousser les limites de la performance. Des avancées technologiques majeures. Des méthodes d'entraînement toujours plus précises. Une densité d'athlètes élite jamais vue. Et des organisations qui ont progressivement appris à créer des contextes de course optimaux.

Pour comprendre ce qui s'est joué, il faut presque sortir du sport.

CHAUSSURES, NUTRITION, TECHNOLOGIE… ÇA N'EXPLIQUE PAS TOUT DE LONDRES.

C'est la question qui revient partout : quel est l'impact des nouvelles chaussures que portaient Sebastian et Yomif ?

Vous n'avez pas pu les rater : les Adios Pro Evo 3 aux pieds de Sebastian et Yomif et d'autres athlètes Adidas.

Mais selon moi, ce qui explique le plus les performances de Londres, c'est avant tout le contexte de course : jamais autant d'athlètes n'avaient couru aussi longtemps aussi vite ENSEMBLE. Rendez-vous compte. Six athlètes pointaient ensemble au semi en 1h00'29. Ça n'était jamais arrivé dans l'histoire du marathon. On comprend donc que plus longtemps les coureurs arrivent à tenir ensemble, plus longtemps ils sont capables d'aller vite. Si tous vos lièvres craquent au 10e ou au 35e kilomètre, la course n'est pas du tout la même pour vous.

C'est selon moi ce qui explique les chronos monstrueux : plus d'athlètes ont réussi à courir plus longtemps, plus vite, ENSEMBLE que jamais. Ils se sont aidés, et ils ont repoussé les explosions.

Et même en regardant un peu plus dans le détail, on est bien au-delà de simplement "limiter une explosion" :  ils ont accéléré ! Sawe et Kejelcha ont réussi quelque chose qui, à ma connaissance, n'avait jamais été fait à ce niveau : un negative split de l'espace, avec un dernier 5 km couru en 13'42. Et pire encore, les derniers 2,195 km bouclés en 5'51, quand Kiptum lui terminait en 6'12. C'est personnellement ce qui m'a le plus impressionné : ils ont accéléré, et ils l'ont fait d'une manière qui n'avait jamais été exécutée. Ça va à l'encontre de tout ce qu'on pensait possible sur marathon.

Pour une marque comme Adidas, le marathon de Londres est le moment parfait pour lancer une chaussure : l'un des marathons les plus médiatisés et compétitifs du monde, une légion d'athlètes de très très haut calibre, et une organisation au petit oignon. Tout est propice à la performance, et donc au bruit.

Il va de soi qu'Adidas et tout le staff de Sebastian et Yomif savaient que leurs athlètes pouvaient frapper un grand coup, avec trois scénarios possibles :

  1. Le plus pessimiste : un podium ou une victoire, mais sans record du monde. Et encore, le moins probable, car vu la liste d'athlètes, la victoire semblait statistiquement acquise d'avance Adidas envoyait davantage de têtes d'affiche que Nike.

  2. Le plus "réaliste" : une victoire ainsi qu'un record du monde → énorme crédibilité pour la marque.

  3. Le plus optimiste : une victoire, un record du monde ET la fameuse barre des 2h00. Il est certain qu'Adidas savait pertinemment que cela avait de grandes chances d'arriver.

Évidemment, la course à la technologie est l'une des composantes majeures de cette performance. Une chaussure carbone à 97 grammes, c'est inouï. Coupler une victoire à une nouvelle chaussure, et c'est bingo. Nike le sait pertinemment car Kiplimo portait un prototype de la très attendue Nike Alphafly 4.

Mais soyons réalistes : la chaussure ne représente qu'une infime part du succès des athlètes. Il n'y a pas eu d'évolution disruptive entre la Pro Evo 1, la Pro Evo 2 et la Pro Evo 3. Un gain de poids, oui, mais qui n'expliquerait pas à lui seul les performances de Londres. Pour être honnête, je pense que même si Sawe et Kejelcha avaient couru en Nike ou dans n'importe quelle autre bonne paire carbone, ils auraient réussi leur exploit. J'ai vraiment hâte de voir si des études scientifiques permettront de faire le performance mapping de cette course, mais je trouve qu'il est assez réducteur de se focaliser sur les chaussures plutôt que sur les athlètes.

La nutrition, elle, a été pointée du doigt comme l'une des vraies nouveautés mises en place pour Londres. Sawe a révélé la quantité de glucides Maurten qu'il a ingérée pendant le marathon : si on a traditionnellement en tête les 90 g/h, lui était à 115 g/h. Ce qui ouvre une porte bien plus intéressante en termes d'explication et de possibilités d'amélioration pour le grand public.

Il y a 20 ans, on mangeait des oranges sur les ravitaillements. Depuis quelques années on consomme régulièrement des gels, mais c'est véritablement depuis 3-4 ans que les coureurs sub-élite définissent et suivent une vraie stratégie nutritionnelle. Mais rappelez-vous : il y a 4 ans, on parlait à peine de 60 g/h, puis depuis 2 ans 90 g/h, et aujourd'hui à Londres on comprend que la limite semble bien plus haute. La nutrition sportive est donc un domaine qui, on en est certain, n'en est qu'à ses débuts dans ce qu'elle pourra permettre dans les sports d'endurance.

LE SUB 2H00 : QUEL IMPACT DANS LE MONDE DU RUNNING ?

Deux mois après, quel impact a eu le marathon de Londres et la performance de Sawe et Kejelcha ?

C'est assez difficile à dire. D'un côté les médias en ont énormément parlé, le monde entier semble avoir célébré ce succès. Factuellement, cette double performance a permis à Adidas de planter un drapeau historique dans la conquête du marathon. Cela va se traduire par une hausse spectaculaire de la marque pendant au moins deux ans Adidas sera LA marque qui a réussi.

Après l'échec du Breaking 4 de Nike, cette prouesse d'Adidas vient asséner un coup dur à la marque à la virgule. Mais ça fait partie du jeu. Dans la compétition il y a des cycles, on ne peut pas être toujours au sommet. Depuis 2017 jusqu'en 2023, Nike était le leader INCONTESTABLE du running. Adidas le sera sûrement pendant quelques années, et puis quelqu'un d'autre reprendra le leadership c'est ainsi que fonctionne la compétition entre grandes marques.

Est-ce que cette performance a eu un impact sur le grand public ? Je ne sais pas, et personnellement je ne le pense pas, du moins pas directement. Les gens ont su que deux hommes étaient passés sous les deux heures, mais est-ce que cela leur a donné envie de se mettre à courir ? On verra avec le temps, mais je ne pense pas.

Là où Kipchoge,  ou même Gebrselassie avant lui,  avait une réelle aura, une popularité qui dépassait la course à pied et pouvait motiver les gens à courir, Sawe et Kejelcha ne bénéficient pas encore de cette stature d'évangéliste du running. Ce n'est pas leur faute. Ça se construit, principalement sous l'influence des marques. Et peut-être que Sawe et Kejelcha, qui n'ont que 31 et 29 ans, ont progressé trop vite pour que la communication des marques ait eu le temps de les ériger en icônes inspirantes.

Alors quel impact ?

Pour moi le premier impact est avant tout émotionnel. Je suis certain que tous les coureurs et coureuses qui liront cet article se souviendront de où ils étaient, ce qu'ils faisaient et avec qui le 26 avril 2026, lorsqu'ils ont appris que le mur des 2h était tombé. De l'émotion, la surprise qu'ils ont pu ressentir. Pour ma part, je n'oublierai jamais que j'étais en train de conduire pour rentrer d'un stage d'athlétisme avec ma copine et un très bon ami, tous les deux athlètes. Cette nouvelle a été le principal sujet de discussion des 6 heures de voiture qui nous restaient.

Mais le lendemain, une fois la joie, l'excitation et la surprise passées, un sentiment étrange est apparu : une certaine tristesse.

Credit photo : FLORENT GBELIDJI

Je suis né en 1998 et j'ai passé les 12 dernières années de ma pratique du running en regardant les meilleurs athlètes du monde entier se casser les dents sur ce mur. Certes, on commençait à se douter depuis le Breaking2 que le mur finirait par tomber un jour, mais nous aimions penser que cela prendrait encore 30 ans. Pour le plaisir du rêve et du suspense.

Alors, quand le lendemain du marathon je me suis réveillé, ma première question a été : et après, que nous reste-t-il à rêver ?

QUE NOUS RESTE-T-IL Â RÊVER ?

Pendant 24h, j'ai donc pensé que nous, les coureurs, n'avions plus rien à rêver.

Et puis j'ai réalisé que je me trompais.

Parce que des défis à relever il en reste. Plein.

Regardez le plateau du marathon de Londres. Regardez les 10 premiers. Regardez les 20 premiers. La domination est totale, écrasante, presque intimidante. Les coureurs kényans et éthiopiens, et plus largement est-africains, ont une avance sur le reste du monde qui dépasse largement la simple question d'entraînement ou de volume. C'est physiologique, culturel, géographique. L'altitude, la morphologie, une tradition de course ancrée depuis l'enfance. On ne va pas refaire le débat scientifique ici, mais cette réalité-là, elle est indiscutable.

Voila un nouveau rêve : voir un coureur non est-africain passer sous les deux heures. Ça peut sembler anecdotique. Ça ne l'est pas.

Pensez à Christophe Lemaitre. En 2010, ce Français devient le premier athlète européen à passer sous les 10 secondes sur 100 mètres. Officiellement. En compétition. Ce moment-là a été immense,  pas parce qu'il battait des Africains, pas pour une quelconque hiérarchie entre les peuples,  mais parce qu'il prouvait que cette barrière-là, elle aussi, n'était pas infranchissable pour tout le monde. C'était l'histoire d'un homme qui allait chercher quelque chose que beaucoup pensaient génétiquement hors de portée pour lui.

Le parallèle avec le marathon semble évident.

Aujourd'hui, le record d'Europe du marathon tourne autour de 2h05. C'est extraordinaire. Mais c'est encore à des années-lumière du sub-2. Et si la prochaine grande quête du marathon, celle qui nous tient en haleine pendant les 30 prochaines années, c'était ça ? Un Européen, un Latino, un Japonais, un athlète venu d'une région du monde que le marathon de haut niveau n'a jamais vraiment vue au sommet, qui repousse les limites de ce qu'on croyait possible pour lui ?

Ce ne serait pas une victoire contre quelqu'un. Ce serait une victoire pour le sport. Pour l'idée que les frontières, quelles qu'elles soient, finissent toujours par céder.

Et puis il y a l'autre évidence. Celle qu'on oublie trop souvent dans l'euphorie des chronos masculins. Les femmes.

Le record du monde féminin est un sujet qui mérite qu'on s'y arrête. Officiellement, il tourne autour de 2h09. Mais ce chrono-là, il traîne une ombre. La coureuse qui l'a établi est depuis au cœur d'une affaire de dopage. Et quand une performance est entachée, elle ne disparaît pas forcément des tablettes mais elle perd quelque chose d'essentiel : sa pureté. Son caractère incontestable.

Alors quelle est la vraie limite aujourd'hui ? Personne ne le sait vraiment.

Parce que le marathon féminin est dans une zone trouble, presque floue, où les repères sont moins clairs qu'ils ne l'étaient côté masculin avant Londres. On ne sait pas exactement où se situe le plafond de verre. On ne sait pas qui est capable de quoi. On ne sait pas quand ça va basculer.

Et c'est précisément ça qui est excitant. Les femmes sont-elles capables de courir un marathon en moins de 2h00 ? Cela pourrait devenir LA prochaine question centrale du siècle. 

A l'heure ou j'écris ces lignes le consensus semble être clairement NON. Mais n'est pas ce que l'on disait pour les hommes il n'y a pas si longtemps que cela ? Ce sera une surprise. Comme Londres l'a été. Mais en plus grand, peut-être.

Alors finalement, on n'a pas tout perdu. On sait ce que ça fait de vivre ce moment. Et on va pouvoir le revivre.

Et vous ?

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